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Une nouvelle approche
La politique linguistique adoptée dans la plupart des pays africains depuis le 19° siècle n’a pas favorisé l’alphabétisation de l’ensemble des populations. Les actions menées se sont souvent limitées dans les écoles et ont eu pour objectif l’instruction des plus jeunes. Cette approche a pour conséquence l’analphabétisme d’une bonne partie de la population composée d’actifs et d’agents divers impliqués dans le développement d’activités et dans la production des richesses et ce malgré tous les efforts consentis.


D’abord, on peut souligner que l’alphabétisation, et ce depuis les missionnaires, part d’une décision verticale. Ce sont toujours ceux qui ont le pouvoir qui décident pour les autres. Dans les politiques publiques éducatives et les programmes mis en œuvre, l’apprenant est considéré comme un acteur passif prêt à consommer une connaissance préfabriquée pour un objectif qui est largement orienté vers les besoins du formateur.


Cette position verticale des décisions a pour conséquence directe, l'exclusion de l'apprenant, qui malheureusement, est le fil conducteur de tout apprentissage. Nous pensons que son point de vue et ses attentes doivent être le socle des thèmes de l'alphabétisation.
L'apprenant est certes le sujet bénéficiaire de son apprentissage, mais il en est aussi coauteur, pour ne pas dire auteur tout simplement. De nature, l'homme ne participe à une action que s'il se reconnaît dans celle-ci. Autrement, qu'est-ce qui le pousserait à prendre le risque d’apprendre ?


En interrogeant l’histoire de la pratique de l’alphabétisation en Afrique, on se rend compte que l’apprenant a été, le plus souvent écarté du processus injustement. Et c’est pour lui redonner sa place naturelle que nous avons entrepris cette réflexion et ce projet.
Comment favoriser l’adhésion des apprenants dans une campagne d’alphabétisation pour qu’elle soit une réussite totale ?
Quelle est la place de l’apprenant et de ses attentes dans la préparation, l’élaboration, le déroulement et l’évaluation d’une campagne d’alphabétisation ?


Comment convertir les acquis de l’apprenant en potentialités créatives ?
Telles sont les questions qui sont posées ici et qui guident notre projet.
Lutter contre l’ignorance et la pauvreté en Afrique, parler de développement durable, de croissance ou d’émergence, revient à parler d’alphabétisation et d’éducation.


L’individu éduqué devient un atout essentiel du développement économique. L’alphabétisation est, pour nous, un processus qui repose sur des actions éducatives, qui ont pour but d’améliorer le capital humain du continent. « Car, d’une réalité difficile, marquée par la persistance de la pauvreté, de conflits endémiques et de carences sanitaires lourdes, doit aussi se dégager la volonté des peuples d’améliorer leur monde » (Président Abdou DIOUF, Nouvelle République, mardi 14 octobre 2003).


Il y a aussi le problème de la langue. Le fait d’utiliser la langue française comme seule langue de travail, peut constituer un handicap majeur, car l’école pour tous est loin d’être une réalité dans nos différents pays et, les populations, surtout rurales, ne mesurent pas l’apport de l’éducation. Si l’école n’est pas absente dans ces zones, ce sont les élèves qui font défaut. Et ce que l’école ou l’éducation formelle n’a pas pu faire, c’est-à-dire donner un minimum de compétences aux hommes pour qu’ils puissent lire et écrire, compter et modifier leur parcours identitaire, c’est à l’alphabétisation instructive de le faire.
Ce qui revient à reconnaître l’“objet ”de l’alphabétisation, c’est-à-dire le bénéficiaire : l’homme (dans sa complexion). Un individu instruit est potentiellement créateur.


Repenser l’alphabétisation qui est un acte d’apprentissage, c’est aussi reconsidérer deux étapes importantes de ce processus : l’engagement et la motivation des apprenants. Mais aussi reconnaître que l’alphabétisation est aussi conditionnée par certains déterminants sociologiques, culturels et économiques Des déterminants qu’il faut intégrer et, surtout délimiter si on veut associer la motivation des apprenants dans leur volonté d’apprendre. Il est clair que chaque situation nouvelle, appelle un nouveau comportement. L’homme, dans son perpétuel devenir, peut sentir le besoin de se former pour sortir, sans séquelles, des zones de turbulences qu’il traverse.
Une approche biographique qui entre en collusion avec celle qui considère l’engagement, dans n’importe quelle formation, comme une réponse à une stratégie identitaire.


A cet effet, il devient nécessaire de jauger l’engagement et/ou la motivation des apprenants avant de parler de l’apprentissage.
Nous pensons qu’on ne peut pas parler d’apprentissage ou d’alphabétisation, en faisant fi de ces deux concepts, de ces deux moments : le moment intentionnel ou la fixation sur un choix bien précis devant une multitude de possibilités, autrement dit de l’engagement et le moment d’endurance.


Deux moments capitaux qui façonnent l’alphabétisation et en font un processus qui participe à termes, à la modification de la dynamique identitaire des apprenants. Par dynamique identitaire, il faut entendre le trajet qu’emprunte l’identité suivant le devenir de sa référence, c’est-à-dire le sujet en question. Et il faut reconnaître qu’accepter de modifier sa vie, n’est pas une décision facile à prendre. Ce qui fait que l’acte d’apprendre, de s’alphabétiser ou tout simplement d’entrer en formation naisse toujours de cette dialectique appréhension / préhension.
Nous entendons par appréhension le moment où, le sujet, à l’entame de sa formation s’enferme dans un périlleux questionnement lié, à ses craintes et à ses assurances, par rapport à son désir de se former. C’est le moment où il (le sujet) essaie de conjuguer au présent son histoire et son projet. C’est-à-dire se projeter tout en restant fidèle à son "étantité". Pour que l’alphabétisation ne soit pas une "zone de turbulence" pour le sujet, la formation doit lui offrir tous les outils pouvant l’aider à reproduire sa vie, avec une moindre appréhension. Plus la formation est explicite et conforme à ses attentes, plus le sujet est rassuré.


La préhension sera donc le premier acte que l’apprenant va entreprendre. C’est le moment où il décide de se jeter dans la dynamique de formation. S’étant posé plusieurs questions et étant rassuré, du fait de la lecture qu’il a des offres de la formation et de la compréhension qui en résulte, le sujet peut, à ce moment précis, se saisir de son sens.


Pour ce qui est du choix de la langue d’alphabétisation, nous reconnaissons qu’il est utile, voire nécessaire, de maîtriser le code écrit de sa propre langue. Car cette maîtrise peut à terme – si elle est accompagnée d’une ferme volonté politique – faciliter l’élaboration, la planification et l’application d’une démocratie ouverte à l'ensemble des citoyens acteurs. Elle peut aussi faciliter la réhabilitation de notre conscience historique. Et l'Afrique ne saurait se bâtir sans cette conscience. Cela implique de trouver les passerelles de communication interculturelle entre usagers de différentes langues.
Là aussi, il faut éviter de prendre une décision verticale en imposant une langue au détriment des autres. Senghor disait qu’ “ on marche plus facilement, plus sûrement sur deux ou plusieurs pieds que sur un ”. Il faut juste en rajouter qu’il est plus sûr de marcher sur deux pieds bien portants. Dans un “ Babel ” linguistique comme l’Afrique, il est nécessaire – voire obligatoire- d’opérer à un choix de langue. Ne serait-ce que par soucis de cohérence, nous pensons qu’on ne peut pas continuer à prôner une alphabétisation en langues nationales, sans procéder à la valorisation de celles-ci ; d’autant plus que les Africains n’acceptent pas ce sacrifice qu’est de se former pour des idées, des discours ou des projets qui font rêver. Ils se sacrifient dans le but d’obtenir un avenir plus décent, des avantages matériels, bref pour un bien être.


Le projet d’alphabétisation ne peut s’inscrire que dans sa globalité et, dans la prise en compte d’une multitude de paramètres. L’essence d’une formation n’est point au niveau des techniques ou des méthodes. Il faut toujours partir de la dure réalité du contexte, de l’environnement et de la complexité de l’apprenant. Les langues locales se joignent ainsi à la langue française dans l’harmonie des échanges interculturels, vécue comme un apport et non une contrainte.


Outre cette considération, il doit bénéficier d’une certaine assurance sur la préservation ou la valorisation, de son “ déjà-là ”.
Et ce n’est qu’avec sa participation à l’action (l’acte d’appendre), qu’on peut le rassurer. Avoir droit de cité dans la classe et participer à la construction sémantique de la formation, n’est rien d’autre – pour l’apprenant – que mettre en valeur ses compétences.


« La manière d’appréhender l’acte d’apprendre à un moment, ce qui s’y produit et ce qui en résulte, sont largement, fonction des enjeux que revêt cet acte dans l’histoire de vie du sujet » (Etienne Bourgeois, 1996 : 15).
C’est une approche qui, à notre avis permet d’interroger l’expérience, le vécu particulier et actuel des apprenants. Elle nous permet de cerner aussi l’identité des apprenants qui n’est pas “ une donnée statique, mais s’affirme, se développe en fonction des situations et des relations sociales ” (Leray, 2000 : 92).


La place de l’apprenant est capitale dans une campagne d’alphabétisation. Il faut qu’il la fasse sienne pour qu’elle puisse être une réussite. Il ne s’agit pas, comme c’est toujours le cas, de la présenter comme un processus salvateur et bénéfique pour l’apprenant.
Ce jugement de valeur doit être la formulation, propre, de l’apprenant. Tout doit se construire autour de lui et non au niveau d’une élite bureaucratisée qui pense que ses méthodes et techniques ont droit de cité dans tous les coins du continent. On ne peut pas réduire l’alphabétisation à des simples techniques et méthodes. Elle est aussi ontologique, c'est-à-dire totalement liée à l’homme dans ses interactions et sa complexion.


On ne peut lutter contre la pauvreté et ses conséquences directes (immigration, exclusion, ignorance, débauche morale, sida...) en Afrique qui si les Africains sont conscients de cette lutte et, surtout, de son sens et de sa valeur.


C'est à dire être conscient qu'avec l'action, le travail, ils peuvent transformer leur environnement, leur monde et dégager des canevas de développement durable.


“ Etre conscient (...), c'est la manière d'exister pour des êtres humains qui, comme tels, ne font pas que connaître mais qui savent qu'ils connaissent. L'apprentissage de l'écriture et de la lecture, en tant qu'acte créateur, implique alors nécessairement une compréhension critique de la réalité ” (P. Freire, 1976 : 53).


De fait, la dimension humaine de l'alphabétisation ne peut se justifier, que si elle intègre l'homme dans sa complexion et, qu'elle l'aide à devenir un sujet pensant actif. Il est dés lors question de parler d’épanouissement intellectuel et d’alphabétisation au développement.